Calcul ésotérique

Démasquant celui qui se cache derrière le nombre de la Bête

Krüdener Juliane (?)
Vers 1814-1815
Encre, papier
18 x 23 cm
Archives de l’Antre-Cave

Connue en France sous le nom de madame de Krüdener, la baronne Juliane von Krüdener (1764-1824), était une femme de lettres allemande et sujette de l’Empire russe. Elle consacre la première partie de sa vie à une carrière littéraire qu’elle abandonne en 1804 après s’être convertie au piétisme, doctrine selon laquelle Napoléon était l’antéchrist.

Se considérant comme un instrument accordé par dieu pour faire entendre l’harmonie, elle prêche le salut collectif et la soumission volontaire de l’Europe au Christ. La baronne se rapproche du Tsar Alexandre ier et devient, en quelque sorte, sa pythie. En 1814, elle aurait prophétisé le retour de Napoléon, l’aigle noir. Cette prédiction, accomplie par le retour d’exil le 20 mars 1815 et la fuite de Louis XVIII, lui assure désormais l’oreille attentive du Tsar, déjà prédisposé au mysticisme. 

Après la défaite de Waterloo (18 juin 1815), les armées alliées occupent Paris. On voit alors les cosaques bivouaquer sur les Champs Élysées. Le 17 juillet, la baronne de Krüdener s’installe à l’hôtel Monchenut situé au 35 de la rue du Faubourg Saint-Honoré, à proximité de l’Élysée où résidait le Tsar. Alexandre avait pris l’habitude, presque quotidienne, de se rendre en soirée chez madame de Krüdener en traversant la rue des Champs Élysées. Il entrait par le jardin, à l’arrière de l’hôtel de Monchenut, simplement accompagné d’un valet.
Là, dans une semi pénombre savamment préparée, la baronne exaltée se livrait à un culte basé sur l’interprétation des Saintes Écritures, orchestré avec le concours du théologien protestant Henri-Louis Empaytaz. Parmi les personnalités qui assistaient aux séances, on reconnaissait Chateaubriand (venu demander le poste de ministre des Cultes), Sainte-Beuve, Bergasse (un ancien disciple de Mesmer) et bien d’autres.

Madame de Krüdener travaillait à démontrer le rôle que devait jouer le Tsar sur la scène européenne : il était l’ange blanc de l’Europe et du monde, auquel dieu confiait la mission de réédifier tout ce que Napoléon, l’ange noir, avait détruit.

C’est vraisemblablement au cours d’une de ces séances, où elle se livrait aux plus transcendantes divagations de l’illuminisme, que fut rédigé ce manuscrit. Il présente le fruit de recherches destinées à démasquer l’homme qui se cache derrière le nombre de la Bête (666), par le biais de calculs et de combinaisons. Le document reprend le dernier verset du chapitre 13 de l’apocalypse selon Saint Jean dans lequel est révélé le nombre de la Bête. Le texte précise qu’il s’agit d’un « nombre d’homme ». En dessous, un tableau associe chacune des lettres de l’alphabet à un nombre croissant de 1 à 150. Enfin le calcul est effectué : la somme des nombres associés aux lettres qui composent « Le Empereur Napoléon » est égale à 666… De quoi glacer le sang d’un auditoire dont les esprits, conditionnés par les mises en scène élaborées de la prêtresse Krüdener, étaient à l’affût du moindre signe.

De fréquentes cérémonies durant l’été 1815, et la production probable de documents similaires, ont achevé de convaincre le Tsar Alexandre qu’il était investi d’une mission divine. Le 26 septembre 1815, il forme la Sainte-Alliance, avec l’Empire d’Autriche et le Royaume de Prusse. Rédigée sous l’influence de Bergasse et de madame de Krüdener, la Sainte-Alliance promotionne deux idées : la souveraineté de Dieu et la fraternité des peuples. Il ne s’agit pas d’un traité diplomatique mais bien d’un pacte religieux, un des monuments les plus extraordinaires par son idéalisme et son utopisme messianique.

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